© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

La bouquinerie, réseau social

Christian Vanrobays

Texte

En 1968, j’effectuais une tournée des bouquineries bruxelloises pour me procurer au moindre prix les exemplaires des " Aventures du commissaire San Antonio " – 58 au total – de Frédéric Dard que j’avais décidé d’étudier pour mon travail de fin d’études universitaires en philologie romane.
Je connaissais bien la commune de Saint-Gilles, dont la chaussée de Waterloo était un axe commercial important, avec deux grandes salles de cinéma. Les rues adjacentes fourmillaient également de commerces, dont une petite bouquinerie. La première fois que je suis entré dans celle-ci, une dame âgée, habillée de sombre, un peu revêche, encaissa les 5 francs belges pour le livre que j’avais trouvé.
Je ne mis plus les pieds dans ce magasin pendant une petite vingtaine d’années.

Lorsque j’y revins, je découvris une charmante jeune femme dans un décor qui avait bien changé. Les rayonnages n’alignaient plus de livres aux couvertures sombres mais plutôt des ouvrages brochés aux couvertures très colorées. De nombreuses boîtes contenaient des
bandes dessinées et des romans-photos. La commune de Saint-Gilles, comme d’autres dans l’agglomération bruxelloise, avait poursuivi une mutation démographique et sociologique liée à l’arrivée de populations immigrées et l’image des quartiers avait changé.

Carmen, qui se prénommait en fait, je crois, Claude ou Claudia, était en conversation avec deux jeunes filles. En regardant ce qui était exposé, j’entendais que les jeunes filles parlaient des rapports avec leurs parents, non de livres. Comme je ne trouvais pas mon content, je ne m’attardai pas.
Récemment, quelle ne fut pas ma surprise de trouver la réincarnation de Carmen dans un livre, elle qui en avait vendu tant. Bou Bounoider, né en 1968, auteur prolifique, raconte dans un roman récent, L’enfant qui courait (Éditions Acrodacrolivres, Villers-la-Ville, 2014), la jeunesse d’un garçon d’origine kabyle dans les environs de la place du Parvis à Saint-Gilles. Voici ses souvenirs :

Je m’égarais aussi volontairement pour rester plus longtemps en présence de la belle Carmen. La vendeuse. Elle était belle, brune et de grands yeux s’étiraient par son éternel sourire que soulignait un rouge à lèvres écarlate. Les prix qu’elle nous faisait étaient plus que démocratiques. J’étais tombé amoureux pour la troisième fois et cette fois-ci je ne me relevais pas. [...] J’aimais fouiner dans les cartons de Carmen et si je sortais bredouille, j’avais cependant empoché son joli sourire. Je me surprenais souvent à ne m’y rendre que pour la voir. (p. 158)

Un jour, j’appris, je ne sais plus par quel biais, que le fonds ancien de la bouquinerie se trouvait dans une pièce à l’étage. Carmen en confiait la clé si on lui demandait l’autorisation d’y aller fureter.
Avec un ami, Guy Peeters, professeur de français comme moi, lui aussi amateur de vieux livres, nous décidâmes d’aller explorer cette mine de papier ancien. Ce fut alors un bonheur de monter le vieil escalier, aux marches grinçantes bien entendu, pour aller déplacer des piles de livres et fouiller dans les caisses. Dans cette pièce qui sentait le renfermé mais était bien sèche (important, pour les livres !) je fis des trouvailles – en tout cas pour moi – qui répondaient à mes curiosités du moment, mais je pense que cela relevait un peu de la bibliomanie aussi.

J’y retournai souvent, seul ou avec Guy Peeters, et j’en ramenais à chaque fois une petite provision de volumes attrayants.
Lorsque je quittais l’étage, je retrouvais Carmen en discussion avec l’un ou l’autre client. Je déposais le paquet de livres sur son petit bureau et elle relevait les prix inscrits au crayon sur une des premières pages – des prix qui devaient dater de l’époque de la vieille dame – ; elle appliquait alors systématiquement un pourcentage de remise qui devait correspondre, pensais-je, au fait que j’allégeais le plancher de la pièce de l’étage.
Je partageais parfois la discussion de la bouquiniste et de ses interlocuteurs et je me disais que je participais au « salon » de Carmen dans cette rue du Fort dont le nom évoque le fort de Monterey, construit au XVIIe siècle sous la direction de Juan Domingo de Zuñiga y Fonseca, comte de Monterey et gouverneur des Pays-Bas espagnols. Et, pour renforcer le caractère historique, juste un peu plus bas, sur la place du Parvis, Karl Marx avait pris la parole au XIXe siècle.

Mais chez Carmen, les conversations roulaient sur des sujets plus quotidiens, témoignant parfois du désarroi d’une clientèle encore jeune. La bouquinerie est un commerce où l’on peut entrer sans idée d’acheter, sous le prétexte, par exemple, de chercher un livre qui n’existe pas. Chez Carmen, on pouvait acheter un roman-photo pour un franc belge (0,025 euro) et profiter sans limite de temps d’un lieu de conversation. De tout ce que j’ai acheté, et dont je n’ai plus qu’un vague souvenir, il ne reste plus grand-chose aujourd’hui : les centres d’intérêt changent et les déménagements obligent à faire des choix.
Le petit magasin était un lieu de rencontre, un lieu de parole, un lieu de rêve dans le cas du jeune héros de Bou Bounoider et, osons l’expression, un lieu de lien social.

Guy Peeters et moi avions lancé, fin 1988, un modeste journal mensuel, banalement intitulé Le Saint-Gillois. Nous avions l’ambition, démesurée sans doute, de participer un peu à la vie sociale de cette commune à la population aux origines multiples espérant qu’on ne parle plus de Saint-Gilles avec un rictus de dédain à la bouche, ainsi que nous l’écrivions.
Comme nous avions sympathisé avec Carmen, elle nous fit le plaisir d’insérer une annonce dans la première page du journal, qui était illustrée d’une photo un peu ironique réalisée avec la complicité d’un légumier italien du marché de la place du Parvis. Lorsque nous avons montré au commerçant ambulant le journal qui venait d’être imprimé, il eut l’attention attirée par la publicité de la bouquinerie. L’œil libidineux, le sourire entendu, la main montrant la publicité, il prononça : « Ah ? Bouquineria », en insistant longuement sur le dernier " i ". Ce mot avait-il un sens particulier en italien ? Nous n’avons jamais eu la réponse car nous n’avons pas poursuivi la conversation sur le sujet.
Mais en allant voir du côté de l’argot napolitain, on peut trouver des éclaircissements. Dans le premier numéro de notre journal, Guy Peeters et moi avions écrit : Des signes nombreux montrent que les responsables et les habitants de la commune de Saint-Gilles multiplient les efforts pour rendre la vie sociale plus agréable: travaux de rénovation des immeubles, plantation d’arbres, campagnes de propreté publique, manifestations culturelles.

Le mouvement était en marche, mais pas au profit de toute la population locale. En effet, le réembourgeoisement (la gentrification, pour ceux qui préfèrent) qui amène des populations socialement aisées et au capital culturel élevé dans des quartiers jusque-là laissés à des populations plus défavorisées, répond au souhait de rénovation urbaine du pouvoir politique. Mais la pression sur les prix de l’immobilier joue son rôle de sélectionneur social.

Voici ce que l’on trouve sur le site internet d’un commerce saintgillois établi devant le parvis de Saint-Gilles www.andre.be/index/pages/id_page-86/lang-fr/ 
En l’espace de quelques années, ce trait d’union entre le haut et le bas de Saint-Gilles est devenu un lieu recherché, voire branché (sans doute au grand regret des « echte » [vrais, N.D.L.R.] Saint-Gillois) où de plus en plus de jeunes s’installent. Avec ses airs de petit Paris, il a conquis un public français séduit par ses immeubles de type haussmannien. Certains travaillent toujours à Paris mais la proximité de la Gare du Midi leur permet de rejoindre très vite la ville lumière. La présence de ces populations au pouvoir d’achat important a pour conséquence la montée des prix de l’immobilier mais, en contre-partie, permet la rénovation du patrimoine et l’apparition de commerces de qualité.
(repris à Hughes Prion Pansius, dossier « La tribune de Bruxelles », La D.H.)

Les bouquinistes n’ont pas disparu de la commune ; l’avenue Jean Volders en compte d’ailleurs plusieurs, dont la librairie-bouquinerie marxiste Aurora. Celle-ci est obligée de quitter les lieux car le nouveau propriétaire de l’immeuble a décidé de tripler le montant du loyer... (Karl Marx soupire.)
Il n’y aurait plus de place pour une bouquinerie Carmen à Saint-Gilles aujourd’hui.



© Christian Vanrobays, 2015

Metadata

Auteurs
Christian Vanrobays
Sujet
Souvenirs de librairies à Saint-Gilles (Bruxelles)
Genre
Récit
Langue
Français
Relation
Revue Francophonie vivante 2-2015
Droits
© Christian Vanrobays, 2015