© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Bob Dylan et le prix Nobel

Adrian Grafe

Texte

My songs were on the fringes then,
and I think they’re on the fringes now.
Bob Dylan XX



L’Académie suédoise
a attribué à Bob Dylan le prix Nobel de littérature 2016 en mettant en avant la création par l’artiste «de nouvelles expressions poétiques dans la grande tradition de la chanson américaine». Les quelques lignes qui suivent se proposent de situer Dylan par rapport à cette tradition, en rappelant très brièvement quelques points qui ont jalonné l’évolution de son écriture, puis de considérer la polémique suscitée par son prix Nobel.


La filiation de Dylan


La «tradition de la chanson américaine» peut se résumer à quelques genres: le blues, les spirituals, le jazz, la chanson folk ou la chanson sentimentale. À partir de la fin des années 1950 et du début des années 1960, cette tradition doit faire face à l’avènement du rock and roll qui apporte avec lui de nouveaux enjeux commerciaux et esthétiques, en même temps que les États-Unis subissent les changements sociaux séismiques que l’on sait.

Face aux premiers artistes du rock and roll (Bill Haley, Jerry Lee Lewis, Buddy Holly, Little Richard ou Chuck Berry) et aux chansons «pop» des Beatles, qu’amène de nouveau Dylan? Pour répondre, on peut se rappeler les mots de Sartre dans «Situation de l’écrivain en 1947» :
«L’écrivain américain songe moins à la gloire qu’il ne rêve de fraternité, ce n’est pas contre la tradition, mais faute d’en avoir une qu’il invente sa manière d’être…» XX  Il faudrait adapter cette constatation à Dylan.

Dylan est certainement écrivain dans le sens où on l’entend habituellement, même si cette identité est loin d’être celle qu’il revendique lui-même: «Je ne m’assieds pas pour écrire».

Quelque trente ans avant la publication de son ouvrage autobiographique Chroniques volume I, il avait fait paraître un bref livre, Tarantula, mi-roman mi-recueil de poèmes en prose. Le livre a été rédigé sur commande et Dylan ne l’apprécie pas.

Les débuts de Dylan dans la chanson sont marqués par, d’un côté, l’influence de diverses traditions du folk britannique ou américain (avec en tête Woody Guthrie et Chuck Berry dont Dylan dira plus tard qu’il est le « Shakespeare du rock and roll ») et par sa propre individualité.
Il est un cas d’école vivant de ce que T.S. Eliot (prix Nobel en 1948) appelait Tradition and the Individual Talent.
De son hommage à Berry on conclut que Dylan ne se voit pas lui-même comme le Barde de Stratford du rock and roll.
Il est pourtant comme Shakespeare, Ovide ou Yeats, un artiste du masque et de la métamorphose – il ne s’est jamais dit, par exemple, folkie ou rocker. Et cela se constate déjà dans la dimension pseudonymique de l’artiste Bob Dylan, et non plus Robert Allen Zimmermann.

Dylan est doté d’un esprit farouchement indépendant et d’une curiosité insatiable pour tout ce qui est artistique. Il décrit ses débuts à New York, dès 1962, comme une période où il lisait tout ce qu’il pouvait, vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Il mettait sa mémoire à l’épreuve en lisant de longs poèmes afin de voir si, une fois arrivé à leur fin, il parvenait à s’en souvenir.
Cette époque de sa vie est magnifiquement évoquée dans les premier et dernier chapitres de son autobiographie.

Les textes de ses chansons sont rédigés dans un style effectivement poétique, même si pour certains d’entre eux les réseaux d’images et les qualités allitératives et sonores de ses vers sont moins étudiés que le fond.
Comme chez son idole, Woody Guthrie, ils peuvent parler aussi bien de l’intime (l’amour, l’amitié) que de politique ou de justice, ou plus exactement d’injustice. Qui plus est, les couvertures des premiers albums de Dylan comportent souvent de longs poèmes en vers libres qui ne sont pas sans rappeler le style des Beats, ses amis, et d’Allen Ginsberg.

Avec l’utilisation d’instruments de musique électriques, Dylan tourne le dos à la communauté «folk», qui verra ce choix comme une trahison et un scandale: il enregistre en 1966 l’album Highway 61 Revisited qui contient «Like a Rolling Stone», sans doute la chanson la plus acclamée de l’histoire du rock.
La longueur des strophes, la virtuosité du texte et du chant, la spontanéité de la musique, et la longueur de la chanson même, inhabituelle pour une chanson populaire (six minutes), en feront une chanson clef de l’artiste, ainsi qu’un classique du genre.
Selon l’auteur, elle commence comme un poème de dix pages quasiment sans forme, «juste un truc rythmique sur le papier, au sujet de ma haine incessante visant une cible honnête».
L’on songe à la description d’Eliot dans The Waste Land: «ce n’était que le soulagement d’une plainte personnelle et tout à fait insignifiante contre la vie: ce n’est qu’un morceau de grommellement rythmique».

«Positively Fourth Street», single sorti entre ces deux albums, consiste en une suite de strophes sans refrain, reflet, peut-être, de la hargne impitoyable du locuteur envers le destinataire des paroles. En effet, Dylan se sert de la poésie lyrique anglo-saxonne tout en y apportant sa touche personnelle.
Ainsi, le célèbre «Mr Tambourine Man» commence par le refrain, et non pas par la première strophe (il se termine également par le refrain, faisant du texte un reflet de la circularité du tambourin).
Dans un certain nombre de chansons, comme «Mr Tambourine Man» ou bien «It’s alright, ma (I’m only bleeding)», l’art poétique de Dylan, bien contextualisé dans le genre de la chanson populaire, ne sera jamais égalé, que ce soit par d’autres ou par lui-même.

Avec une inflexion plus romantique, Blonde on Blonde va dans le même sens que Highway 61 Revisited. Il existe également des chansons comportant une longue suite de strophes comme «Sad-Eyed Lady of the Lowlands», qui dure vingt-cinq minutes.

Vers la fin des années 1960, Dylan sort John Wesley Harding, enregistré avec un petit groupe de musiciens, mettant à nouveau en relief la guitare sèche. Jimi Hendrix donnera une version explosive d’«All Along the Watchtower», tirée de John Wesley Harding, version que Dylan reprendra à son compte sur scène.

Plusieurs albums voient le jour dans les années 1970: d’abord le majestueux Blood on the Tracks, puis Desire, inspirés par le divorce de Dylan. En même temps, une vision de l’Amérique s’y dessine, au sein de laquelle les difficultés sentimentales du locuteur et la corruption politique sont entremêlées. «Idiot Wind», chanson pleine de rage traitant de la séparation conjugale, contient l’un des plus beaux couplets de Dylan:
« Idiot wind, blowing like a circle around my skull, / From the Grand Coulee Dam to the Capitol» («Vent imbécile, soufflant en rond autour de mon crâne, / du barrage de la Grande Coulée jusqu’au Capitole»).

Vers la fin des années 1970, à la suite d’une conversion religieuse qui n’a jamais plus quitté les textes de l’artiste, Dylan écrit des chansons gospel qui louent Dieu et le Christ, et sont animées par la préoccupation du Salut. La Bible, intertexte présent depuis les débuts (par exemple, l’apocalyptique «A Hard Rain’s A-Gonna Fall»), deviendra alors une référence constante.
La conviction artistique de Dylan se voit non seulement dans les paroles, mais dans les mélodies et dans l’accompagnement musical qui frappent par leur beauté.

Les mouvements punk, heavy metal, glam rock… ne correspondent pas à la sensibilité d’un chanteur-compositeur comme Dylan, et par ailleurs sa propre inspiration est très inégale entre le milieu des 1980 et l’album Time Out of Mind (1997) qui, de l’avis général, marque le début d’une renaissance artistique de Dylan.

En ce qui concerne les textes, les derniers disques de Dylan montrent le même intérêt pour le vernaculaire que toujours, ainsi que l’influence des poètes de l’Antiquité: c’est donc sans surprise qu’il termine sa conférence du prix Nobel par une citation d’Homère.

Dylan se place lui-même parmi les poètes-chanteurs, à commencer par les poètes classiques. Le premier à le découvrir, par pur hasard, ne fut pas un critique littéraire, mais un poète et enseignant néo-zélandais, Cliff Fell. Celui-ci a remarqué que certains textes du disque Modern Times (2006) citaient au mot près des vers tirés d’une traduction anglaise d’Ovide. Dylan citera également Virgile et Homère.


 [ Lire la Partie II de ce texte:  La Polémique du Nobel décerné à Bob Dylan, dans Francophonie vivante 2-2018 également sur Revues be.]



© Adrian Grafe, revue Francophonie vivante n° 2-2018.
Je remercie Caroline Gallois et Julie Depriester pour leurs précieuses relectures.


Notes

1. «Mes chansons existaient dans les marges à mes débuts / ll me semble qu’elles y sont encore maintenant.»
Bob Dylan, discours lors de l’attribution du prix Musicares Person of the Year, Los Angeles, 6 février 2015.

 2. Cité par M. Porée dans la revue française The Conversation, 12 juin 2017.



Notes

  1. «Mes chansons existaient dans les marges à mes débuts / ll me semble qu’elles y sont encore maintenant.» Bob Dylan, discours lors de l’attribution du prix Musicares Person of the Year, Los Angeles, 6 février 2015.
  2. Cité par M. Porée dans la revue française The Conversation, 12 juin 2017.

Metadata

Auteurs
Adrian Grafe
Sujet
Bob Dylan. Poésie. Style musical. Prix Nobel. 2016. Poète-chanteur
Genre
Essai littéraire
Langue
Français
Relation
revue Francophonie vivante, n°2-2018
Droits
© Adrian Grafe, revue Francophonie vivante, n°2-2018