© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Portes et livres ouverts : Les Midis de la Poésie

Michel Torrekens

Texte

[Littérature en lieux]

De nombreux lieux présentent, font vivre et découvrir, l’œuvre d’auteurs belges. Des lieux essentiels puisqu’ils permettent de mettre un visage sur un nom et d’entendre l’écrivain s’exprimer en direct. Pour ce numéro, nous présentons une véritable institution:
Les Midis de la Poésie. Pas question cette fois que l’auteur parle de son œuvre: il est invité à s’exprimer sur ses coups de cœur poétiques, pris au sens large.

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Dans le panel des rencontres littéraires proposées à Bruxelles, « Les Midis de la Poésie » – « Les Midis » disent les habitués, et c’est vrai que le public se fidélise d’année en année – sont une véritable institution puisqu’ils en sont à leur septantième saison ! C’est en janvier 1949 que fut créée l’asbl « Les Midis de la Poésie », avec la volonté de promouvoir la littérature et la poésie, d’hier et d’aujourd’hui. Depuis, ils ont acquis un véritable ancrage dans le paysage culturel de la capitale, bien qu’ils soient portés par une équipe extrêmement réduite.

Une origine… anglaise
Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce concept original consistant à proposer une offre culturelle en plein temps de midi nous vint de Londres. Les Londoniens sortaient peu entre 1940 et 1945. Myra Hess, grande pianiste de l’époque, décida d’instituer de nouveaux rendez-vous musicaux, à la mi-journée, dans une rotonde de la National Gallery. La Belge Sara Huysmans, fille du ministre Camille Huysmans, qui se trouvait à l’époque dans la capitale britannique, développa l’idée pour nos compatriotes à l’institut belge de Belgrave Square. De retour à Bruxelles en 1947, Sara Huysmans y importa cette initiative fidèlement suivie par les mélomanes.
Vu le succès rencontré par ces « Concerts de Midi », elle imagina l’année suivante de décliner le même concept autour de la poésie et fonda les Midis de la Poésie, sur la suggestion de Paul Barr, directeur du journal La Lanterne (devenu entretemps, en 2002, La Capitale), en collaboration avec Roger Bodart, poète et haut fonctionnaire du service des Arts et des Lettres. Le 11 janvier 1949, les portes du Théâtre Résidence s’ouvraient à l’heure du déjeuner pour une manifestation dont les concepteurs ne pouvaient imaginer à l’époque qu’elle perdurerait jusqu’à aujourd’hui, avec un tel retentissement.

Une formule originale
Proposer une pause en pleine course hebdomadaire, autour d’une lecture poétique, dans un monde où rapidité, rendement, hyperconsommation, connectivité permanente entre autres sont devenus quasi des mots d’ordre : la formule ne manque pas d’audace. Une lecture vivante, qui donne voix aux mots, en incarnant des textes à travers des intonations, une sonorité vocale, un rythme, des silences aussi, des expressions du visage, une émotion, de sorte que d’une séance à l’autre, aucun Midi ne ressemble à un autre.
Chaque mardi, pour une présentation de cinquante minutes (midi oblige !), monte sur scène une personnalité qui vient présenter une de ses passions poétiques, accompagnée d’un.e comédien.ne professionnel.le qui interprète des extraits des œuvres choisies. Pas d’autopromotion ici : il est vrai qu’un écrivain n’est jamais aussi intéressant que lorsqu’il évoque des œuvres qui l’ont inspiré ou fasciné. C’est sur cette base que s’élabore d’ailleurs la programmation des Midis de la Poésie.

« Nous sommes avant tout une institution engagée. La programmation est régulièrement faite en lien avec des questions actuelles de société à mettre en lumière, toujours, par le biais de la poésie, explique Victoire de Changy, chargée de communication des Midis. Un spécialiste d’un sujet ou d’un.e auteur.e y développe une question littéraire en compagnie de comédien.ne.s qui lisent les textes des auteur.e.s abordé.e.s. Nous ne nous focalisons jamais sur les actualités des auteur.e.s, sur les dates de sortie de leurs livres. Aux Midis, un.e auteur.e ne viendra pas parler de son œuvre mais de ce qui, dans le travail d’autrui, aura nourri le sien. En les invitant à parler de poésie, nous les emmenons, ainsi que nos spectateurs, sur un terrain différent de leurs rencontres habituelles. »

Cette approche originale demande par conséquent un travail de préparation important de la part des comédiens et des écrivains, d’autant que chaque séance est généralement un one shot, ce qui en accentue la rareté et l’originalité. Et ils furent nombreux sur sept décennies à relever ce défi : les Midis de la Poésie ont pu s’enorgueillir de voir défiler des intervenants aussi prestigieux que Cocteau, Aragon, Léopold Sédar Senghor, Philippe Soupault, Norge, Jacques Lacarrière, Pierre Mertens, Hugo Claus, Françoise Mallet-Joris, Tzvetan Todorov, Hubert Reeves, Caroline Lamarche, Laurent Gaudé, Abdellatif Laâbi, Léonora Miano, le prix Nobel de littérature Gao Xingjian, etc.


Une manifestation nomade

Avec le temps, on s’en doute, la localisation des Midis a varié. Ils migrèrent successivement du Théâtre Résidence (où Jacques Huisman avait son Théâtre National) à la Bibliothèque royale du Mont des Arts, pour se fixer depuis plus de trente ans au petit auditorium des Musées royaux des beaux-arts de Belgique. Placer des rencontres littéraires sur le temps de midi n’empêche-t-il pas un segment important du public d’y participer ?
« C’est, certes, un challenge quotidien, mais également un rendez-vous auquel nos spectateurs tiennent : une brèche poétique en plein milieu d’une journée de cavalcade et d’urgences, constate Victoire de Changy. Par ailleurs, les Midis de la Poésie s’étendent de plus en plus à d’autres horaires : nous organisons régulièrement des apéros-poésie, pour lesquels nous invitons principalement de jeunes créateurs de la scène émergente belge, ainsi que des petits goûters de la poésie, des ateliers intergénérationnels et participatifs liant arts plastiques et poésie le samedi après-midi, à raison d’une fois par mois, depuis trois ans, à la Bellone-Maison du Spectacle. Les intervenants sont des artistes issus des arts plastiques et de la scène ; adultes et enfants s’y côtoient dans la création dont la poésie, si elle en est le prétexte principal, laisse la place à d’autres disciplines. »


Poésie au sens large
Le théâtre avec Anne-Cécile Vandalem et son dernier spectacle Arctique, le roman avec Fawzia Zouari prix des Cinq Continents pour Le corps de ma mère, la langue du polar, rock et poésie autour de Patti Smith, un spectacle électroacoustique et graphique en exploration de Baudelaire, pour prendre des exemples récents, montrent que le terme « poésie » des Midis est pris dans un sens très large, bien au-delà de l’idée formelle que l’on se fait généralement du genre.
S’inspirant de Federico Garcia Lorca qui disait : « Le théâtre, c'est la poésie qui sort du livre pour descendre dans la rue », Victoire de Changy précise le concept :
« Aux Midis de la Poésie, nous accordons une importance toute particulière au théâtre, à la déclamation et plus généralement à la mise en voix qui, tout entière, participe au processus poétique. D’autre part, nous envisageons la poésie dans un sens beaucoup plus large que celle des vers et des rimes : elle est largement présente dans la littérature et dans la prose et, encore plus largement, dans la rue, la voix et le mouvement. »

« Il y a un vrai public, demandeur de cette activité, prolonge Mélanie Godin, la directrice des Midis, même si, par manque de moyens, on ne produit pas de spectacles comme tels. Le dispositif est assez simple. Nos représentations sont pourtant régulièrement sold out. Nous constatons par exemple qu’il y a un vrai attrait pour les classiques comme Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Prévert, La Fontaine qui remplissent la salle. Ils restent ceux que le grand public cite quand on leur parle de poésie. Et quand Laurent Gaudé évoque les poètes qui le nourrissent, se révèle un vrai passeur de poésie, il rassemble plus de cinq cents personnes ! Notre objectif est précisément que la poésie touche le plus grand nombre de manière pertinente à travers des auteurs, des romanciers, des philosophes, des dramaturges, etc. »


Des résistantes, poésie au poing
Rendre la poésie vivante, vivre en poésie tient d’un acte de folie ordinaire.
« La poésie reste le parent pauvre de la culture, l’oubliée tant qu’on ne vient pas crier son caractère essentiel dans la société », exprime Mélanie Godin. Pourtant, elle y consacre sa vie avec enthousiasme et une énergie débordante.
Diplômée et agrégée en philologie romane et en gestion culturelle, auteure d’un mémoire sur la poétesse argentine Alejandra Pizarnik, elle concrétise sa passion à travers deux premières expériences via des stages, l’un à la Maison Internationale de la Poésie à Bruxelles, l’autre à la Maison de la Poésie et de la Langue française Wallonie-Bruxelles à Namur. Elle y est ensuite engagée comme attachée littéraire. Jeune mère, Mélanie cherche à se rapprocher de Bruxelles et apprend, après un bref passage par l’enseignement, que l’on recrute une personne à mi-temps aux Midis de la Poésie. Elle en devient assez rapidement directrice et est d’ailleurs actuellement la seule salariée de l’institution à… 3/4 temps !

« Mes deux collaboratrices, précise-t-elle, sont engagées comme stagiaires dans le cadre d’une convention d’immersion professionnelle limitée à six mois. À notre grande joie, grâce à une nouvelle subvention de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Victoire va pouvoir être engagée à mi-temps pour la saison prochaine. »
Ses deux collaboratrices, Victoire de Changy (mentionnée plus haut) et Elisabeth Woronoff, sont entrées aux Midis au mois de septembre 2017.
Elisabeth Woronoff est chargée de la médiation culturelle des Midis. Comédienne fraîchement sortie du Conservatoire royal de Liège (ESACT), elle a pour mission d’ouvrir les portes des Midis aux jeunes, aux personnes moins habituées à la poésie et à la littérature ainsi qu’aux seniors. Elle se charge de contacter les asbl, de faciliter l’accès aux gens défavorisés ou de proposer aux étudiants des humanités artistiques de porter, par exemple, un apéro poésie la saison prochaine. Tout ceci afin de diversifier le public des Midis. « Réunir des gens de tous horizons qui, à priori n’ont pas grand-chose en commun, autour de la poésie le temps d’un midi, c’est ça notre acte de résistance poétique ! »

Malgré ce manque de ressources humaines, des moyens financiers limités et le choix de pratiquer des prix démocratiques, la volonté de Mélanie Godin est de professionnaliser leur démarche en faveur de la poésie sous toutes ses formes. Par la volonté, notamment, d’aller à la rencontre de nouveaux publics dans de nouveaux lieux : Théâtres National et des Martyrs, Piano Fabriek à Saint-Gilles, la Bellone-Maison du Spectacle où se situe leur siège. Plus de moyens favoriseraient également des séances en décentralisation comme il y en a déjà eu à Namur ou Woluwe-Saint-Lambert.

« En allant vers les gens, le projet prend plus de sens. Nous sommes nomades. On sort de plus en plus », sourit-elle. C’est ainsi que, grâce à un soutien de la Loterie Nationale, ils organisent gratuitement des ateliers d’écriture poétique dans les écoles. « Les Midis utilisent les réseaux sociaux depuis de nombreuses années pour promouvoir leurs événements. La poésie aussi habite ces canaux virtuels. L’attrait qu’ils peuvent représenter pour un public plus jeune nous a donné envie d’aller plus loin : les ateliers de poésie connectée sont nés ! Chaque atelier est indépendant, tous sont en réseau sur les comptes sociaux des Midis ou ceux des élèves qui participent, grâce aux hashtags ou aux hyperliens. Pendant ces ateliers de poésie connectée, les élèves lisent des poèmes à haute voix, découvrent la poésie contemporaine, font le lien avec celle du programme scolaire, écrivent de petites pièces poétiques individuelles et collectives, apprennent que la poésie a sa place sur les réseaux sociaux », explique Aliette Griz, l’animatrice de ces ateliers.

« C’est l’occasion de faire découvrir des poètes belges d’aujourd’hui comme Lisette Lombé ou Charline Lambert. Cette mission de parler des poètes vivants me tient à cœur », précise Mélanie Godin.

Et puis, Les Midis de la Poésie, ce sont aussi quatre publications par an, réalisées en collaboration avec David Giannoni, éditeur de L’Arbre à Paroles.
Il s’agit d’une collection d’essais qui propose des textes de réflexion sur la poésie et la littérature d’hier et d’aujourd’hui, d’ici et d’ailleurs. Des ouvrages de belle facture, signés principalement par des Belges comme récemment Gérard Purnelle qui analyse l’œuvre de Jacques Izoard et François Jacqmin dans L’écriture et la foudre ; Daniel Laroche qui met en avant la Modernité de Norge ou Colette Nys-Mazure qui propose un Éveil à la poésie.

Également au catalogue : la collection « Carré », qui présente le travail des Midis de la Poésie avec le monde associatif et scolaire. Parallèlement aux Midis, Mélanie Godin s’occupe de son asbl, L’Arbre de Diane, au sein de laquelle elle regroupe plusieurs activités : Les Quenouilles, une émission mensuelle de Radio Panik où des voix féminines filent les sujets sans peur de tisser des liens XX , SonaLitté, capsules sonores d’extraits d’œuvres récentes lues par leur auteur.e. XX , Peauésie, un projet poético-urbain où des poèmes, invisibles par temps sec, se dévoilent au contact de l’eau XX , et, enfin (du moins si on n’oublie rien), une activité éditoriale en collaboration avec le physicien-mathématicien Renaud Lambiotte, la collection « La Tortue de Zénon », qui mêle science et littérature, mathématiques et poésie. Collection remarquée par un prix de l’Académie royale de Langue et de Littérature de Belgique Francophone. Une reconnaissance méritée et bienvenue.

« Nous sommes des résistantes, conclut Mélanie Godin. Je crois que, plus qu’avant, les gens ont besoin de poésie, à la fois inutile et essentielle, car elle nous augmente en nous permettant de prendre le temps. Mais cela demande un vrai engagement. »

 

Contacts et informations générales / Les Midis de la poésie
Séance chaque mardi midi, de 12h40 à 13h30, sauf mention contraire, au Petit auditorium des Musées royaux des Beaux-arts de Belgique, rue de la Régence 3,  1000 Bruxelles.
Entrée: adultes 6 euros, étudiants 3 euros. N. B.:  le ticket donne accès aux collections permanentes du musée, le jour-même.
– www.midisdelapoesie.be –
Tél. mobile : 0485 325 689


© Michel Torrekens, 2018

Notes
1. http://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/
2. Consultables sur www.sonalitte.be ou téléchargeables sur https://soundcloud.com/sonalitte
3. https://peauesie.brussels/

 

Notes

  1. Consultables sur www.sonalitte.be ou téléchargeables sur https://soundcloud.com/sonalitte
  2. http://www.radiopanik.org/emissions/les-quenouilles/
  3. https://peauesie.brussels/

Metadata

Auteurs
Michel Torrekens
Sujet
Historique et actualité des "Midis de la poésie" rencontres littéraires à Bruxelles (Belgique)
Genre
Article et compte rendu d'un entretien avec les responsables actuelles
Langue
Français
Relation
Revue Le carnet et les instants n° 198 - 2e trimestre 2018
Droits
© Michel Torrekens, 2018