© 2015, Josse Goffin, Regard à gauche

Le développement des plateformes de cinéma

David Hainaut
Harald Dupuis

Texte

[Entretien publié sur Cinergie be le 30 novembre 2022.]

"Le développement des plateformes étrangères est en train de créer un système de production du cinéma belge à deux vitesses"



En marge des deuxièmes rencontres de l'événement Politik qu'il a cofondé à Liège, nous en avons profité pour évoquer le cinéma avec Philippe Reynaert, souvent visionnaire sur le sujet.
Retiré depuis fin 2020 du Fonds Wallimage, l'ancien présentateur de la RTBF a par ailleurs coordonné cette année la vaste étude européenne "Les financements publics à la croisée des chemins" sur le Septième art, auprès de 700 professionnels et professionnelles.



*



Dans notre entretien concernant votre événement Politik, vous déclarez
"le cinéma reste un outil fantastique de réflexion et de création de liens".
Autant aujourd'hui qu'hier ?



Philippe Reynaert : Le cinéma vit une période difficile, c'est sûr. Les chiffres d'exploitation ne sont toujours pas bons, les gens ayant pris de nouvelles habitudes lors des confinements avec les plateformes et les jeux vidéo. Ce qui ne veut pas dire qu'ils s'intéressent moins aux films. On s'oriente en fait vers une bipolarisation des salles. Avec d'un côté, des films à grand spectacle (effets spéciaux, 4D etc...) où on crée l'événement, comme en musique avec les méga-concerts, pour lesquels certains sont prêts à mettre un prix fou.

Et d'un autre, de plus petites salles, avec des têtes bougeant plus que les ...sièges, qui permettent de voir un film, de parler et même de manger après une projection. Car les gens veulent se retrouver ! Un bel exemple reste le Kinograph à Bruxelles, en train de rajeunir Flagey, avec quelques centaines de moins de trente ans qui s'y rendent. C'est un public soucieux de voir des choses invisibles ailleurs et qui, grâce aux cinéastes, veut rester connecté à son époque.




La révolution reste donc bel et bien en cours...



Oui. Le plus préoccupant, ce sont les entrées. La crise est bien là. On pensait qu'après la fermeture des salles pendant le covid que 2021 serait une année de transition, et que 2022 marquerait un retour à la normale. Mais on est loin du compte en Europe, avec à peine 45% de la fréquentation retrouvée d'avant-covid. Donc, plus d'une personne sur deux n'est pas revenue en salles ! Alors que celles-ci subissent la crise énergétique de plein fouet. On peut craindre une augmentation du prix du ticket, ce qui serait catastrophique dans le contexte actuel. Avec l'idée que le cinéma devienne un produit de luxe. Car pour beaucoup, le choix est vite fait, entre remplir sa cuve à mazout et aller au cinéma...




Par rapport à ces entrées, nos confrères français de Libération ont récemment sorti un dossier assez interpellant...



Et joliment titré "La maison brûle et nous regardons Netflix", en paraphrasant Jacques Chirac, qui avait dit "La planète brûle et nous regardons ailleurs".
Dans cet article, quasi à jour puisqu'il date du mois d'octobre 2022 on constate que les chiffres de la rentrée 2022 sont inférieurs à la même période en 2021. Ça a été un gros choc pour moi de lire ça ! On savait qu'il y avait une baisse, mais pas à ce point. On verra en fin d'année si les gros films commerciaux inversent la tendance. Mais c'est inquiétant...




L'avenir du cinéma alors, comment l'imaginez-vous?



Sa mort, souvent annoncée, je n'y crois pas du tout ! L'accès au cinéma risque juste de moins passer par la salle, qui devra proposer des films différents.
Lors de mon étude européenne, un exploitant m'a confié qu'il n'y avait plus de place au cinéma pour les films "tièdes", vu l'encombrement des écrans.
Le pire, c'est qu'on a produit en 2022 plus de films qu'en 2021, où on en avait déjà produit qu'en...2020 ! Alors qu'il y a moins d'endroits où les projeter !
Les plateformes vont devenir un énorme réservoir à films. Certains d'entre eux n'y trouveront leur public qu'avec le temps, via les moteurs de recherche. La salle restera prioritaire pour ce qui est neuf, dérangeant, étonnant. Notez, le catalogue de Netflix est tellement large qu'il y a là aussi beaucoup de films "tièdes". Pour contrer les plateformes, les cinémas doivent donc recréer de nouvelles connexions, de nouveaux réseaux, avec des alternatives physiques...




Ce qui n'est pas évident chez nous, vu la taille du réseau de salles...



Nous sommes très en dessous de la France, où il y a beaucoup de salles locales et régionales. Certains, là-bas, ont même lancé un camion ambulant qui vient projeter des films de toute bonne qualité.

Cela a existé par le passé en Wallonie avec Cinébus, mais on pourrait y repenser.
Et quand ces "camions-ciné" arrivent, la salle est pleine !
Pour faire un parallèle, j'ai récemment animé des séances au Festival du Cinéma Belge de Moustier, soit une petite ville où, en temps normal, il faut se rendre jusqu'à Namur pour voir un film. Et bien la salle était comble chaque soir !

C'est là que je place tous mes espoirs : il y a bien une soif d'envie de voir des films, avec ses proches et ses amis. Et ça, aucune plateforme ne peut l'offrir. Certes, des outils numériques permettent à des gens de se connecter pour voir un film ensemble et en même temps depuis la maison, mais c'est quand même plus convivial de se réunir et boire un verre ensemble...




Quant à la production dans notre pays, elle reste l'une des plus prolifiques d'Europe...



On produit beaucoup et de qualité, avec peu de déchets.
En France, on se demande parfois pourquoi on paie sa place! Jean-Pierre Dardenne a choqué en disant à Cannes qu'il fallait plus d'argent, mais il a surtout évoqué la construction de salles, pour qu'un film comme Tori et Lokita puisse être visible dans des petites villes comme Spa, par exemple.

Autre paradoxe : les plateformes ont maintenant tendance à garder pour elles leurs plus gros films, sans les sortir au cinéma. Donc, de gros complexes commencent à manquer de blockbusters et n'hésitent plus à pomper dans le répertoire d'art et essai. Tori et Lokita est ainsi sorti dans plusieurs Kinepolis. Mais le public du Kinepolis a-t-il envie de voir ces films ? Et le public de Tori et Lokita est-il prêt à aller au Kinepolis ? Je ne crois pas. Chacun doit faire son métier. La solution se trouve aussi au cinéma Sauvenière à Liège, où la qualité de projection vaut largement celle du Kinepolis, dans un endroit accueillant, ouvert, moderne, doté d'une cafétéria et d'une grande cour pour des projections en plein air. Avec une programmation exigeante et efficace. Leur public y va les yeux fermés.




Pour le futur du cinéma belge, vous restez néanmoins optimiste ?



Je ne veux pas faire d'angélisme. Ce n'est pas évident pour les cinéastes, car les moyens s'étalent et n'augmentent pas. Mais je reste positif en songeant à nos productions en place. On a là des cinéphiles qui, tout en travaillant pour les plateformes, mettent toujours de l'argent de côté pour le réinvestir sur de jeunes auteurs (et autrices).
Et l'arrivée des séries, comme La Trêve, Ennemi Public, Pandore, Des Gens bien et bientôt 1985, a permis l'éclosion de nombreux talents. Notre vivier est sans cesse renouvelé. Il faut se battre, mais l'envie est toujours là.




Il y a quelques mois, vous disiez avoir quelques craintes par rapport au fameux tax shelter,
qui finance près de 40% de nos films.
Et aujourd'hui ?



Les outils financiers actuels en Belgique se maintiennent. La Fédération Wallonie-Bruxelles parvient chaque année à grignoter du budget à gauche à droite pour garder le cap, et le Fonds Séries RTBF continue à financer des séries et surtout à encadrer des producteurs (trices) et des auteurs (trices).

Mais avec le tax shelter, il faut rester vigilant.
On ne sent pas de mobilisation politique vraiment rassurante. Le ministre des finances s'en fiche un peu, et les ministres de la culture, bien que volontaristes, n'ont pas de prise sur le mécanisme. Je fais donc confiance aux associations de producteurs pour ne pas lâcher le morceau...




Il y a peu, un jeune réalisateur nous confiait avoir eu toutes les peines
à trouver des lieux pour tourner son film,
car son budget ne permettait pas de rivaliser avec de grosses productions étrangères
qui se tournent en masse ici.
Une autre contradiction...



Là, on met le doigt sur un sacré paradoxe, qui est urgent à résoudre.
C'est qu'en effet, le tax shelter et les plateformes étrangères (même sans utiliser de tax shelter) commandent plus de travail chez nous, ce qui crée un déséquilibre, avec un système de production à deux vitesses.

Avec d'un côté, un film ou une série étrangère bien financée qui paient correctement (et parfois très) les techniciens et les lieux.

Et à côté, on a de jeunes cinéastes belges qui doivent souvent travailler dans des conditions dantesques, en peinant à composer leurs équipes, les techniciens et techniciennes préférant forcément aller vers des productions mieux rémunérées.

Je ne reste d'ailleurs pas un grand fan des films fabriqués avec des conditions légères. Quant à ces lieux à louer à prix exorbitant, ce souci est inédit, et ce n'est pas rassurant.
Le cinéma belge peut continuer à miser sur les bonnes volontés et la débrouillardise, mais il va falloir éviter de trop tirer sur l'élastique.
Sans quoi, on va assister à une fuite des talents.
Et comme ce qui se passe dans la société, les riches vont s'enrichir encore plus, et les pauvres s'appauvrir encore plus.




Quand un comédien flamand comme Peter Van Den Begin,
vu dans la série francophone Des Gens bien
dit que l'avenir du cinéma belge résiderait dans plus de collaborations entre
néerlandophones et francophones,
qu'en pensez-vous ?



Là, il se passe en ce moment quelque chose de positif, c'est que les barrières entre la Flandre et la Wallonie semblent être en train de tomber au niveau de la production et du partage de talents.

Le meilleur exemple est Close de Lukas Dhont, un film bilingue où on parle tant néerlandais que français: j'ai assisté à plusieurs projections, et ça ne dérange absolument personne !

On peine parfois à définir notre belgitude, mais elle est aussi dans notre bipolarité, et pas seulement linguistique.
On en fait une richesse culturelle parlante, sur laquelle, oui, on peut davantage miser !




© David Hainaut, Harald Dupuis, Philippe Reynaert, revue Cinergie be, Bruxelles, 30 novembre 2022




Metadata

Auteurs
David Hainaut
Harald Dupuis
Sujet
Plateformes de cinéma. Belgique. Système de production. Deux vitesses.
Genre
Entretien. Philippe Reynaert
Langue
Français
Relation
Revue Cinergie be, Bruxelles, 30 novembre 2022
Droits
© David Hainaut, Harald Dupuis, Philippe Reynaert, revue Cinergie be, Bruxelles, 30 novembre 2022